Les paramètres de base du savoir chamanique gravitent autour de la relation ambiguë qu’entretiennent les corps et les esprits. Pour communiquer avec ces esprits, les chamanes ont inventé un langage plus ou moins sophistiqué, compréhensible d’eux seuls et qui se traduit sous forme de chansons. Des chants aux paroles incompréhensibles, qui imitent les esprits afin de mieux les approcher.
En Amérique du Nord, on a encore en tête l’image des Indiens dansant et chantant autour du feu pour faire tomber la pluie, ou pour communiquer avec les esprits. Le cinéma populaire du western nous a fortement influencé. On pourrait croire que les Navajos, les Cheyennes, les Apaches, chantaient dans leur langue respective. Mais il n’en n’est rien ! Les chamanes psalmodiaient un langage bien à eux, fait de phrases incompréhensibles pour la plupart des mortels. Quid, des chamanes de Sibérie, des chamanes de l’Arctique ou des sorciers amazoniens.
Graham Townsley, un anthropologue britannique, est un des rares scientifiques à s’être intéressé au langage chamanique. Il a découvert en étudiant le langage des chamanes Yaminahua en Amazonie péruvienne, que les périphrases métaphoriques de leur langage, pour obscures qu’elles étaient, suivaient une logique métaphorique qui repose sur le postulat de base suivant :
Le savoir chamanique consiste donc, avant tout, à connaître les entités surnaturelles, esprits ou essences animales, comme on l’a vu dans le chapitre précédent (Ascensions et descentes). Les Yaminahua, selon Townsley, les appellent les « Yoshi ».
Ainsi la nuit devient « tapirs rapides », la forêt devient « cacahuètes cultivées », les jaguars sont des « paniers », les anacondas des « hamacs ».
Ce langage métaphorique du chant chamanique ouvre les sentiers qui conduisent aux « yoshi ». Mais pour les Yaminahua, les « yoshi » échappent à toute définition univoque. Ils sont toujours « comme… mais pas comme », « les mêmes… mais pas les mêmes ». Les récits et les chants des chamanes sont donc censés fournir des pistes vers les esprits, des récits véridiques sur la nature des « yoshi ». Ce qui sous-tend que le langage est la clé de cette connaissance, mais qu’il n’est accessible qu’aux chamanes.
Pourquoi les chamanes Yaminahua utilisent-ils cette manière de s’exprimer ? C’est, nous explique Townsley, parce qu’en chantant dans un langage métaphorique entrelacé, les chamanes examinent les choses, s’en approchent, mais pas trop. Avec des mots normaux ils les percuteraient frontalement. Avec des mots entrelacés, le chamane tourne autour, il peut voir les esprits plus clairement.
Les « yoshi », (les esprits), sont donc délibérément construits de façon elliptique afin de mieux refléter leur profonde ambiguïté. Connaître le « yoshi » de quelque chose équivaut à connaître en détail son apparence, son comportement et ses caractéristiques. Mais c’est aussi une existence à part entière dans un règne supranaturel.
Le langage secret des chamanes est donc la seule façon adéquate de les décrire. L’approche métaphorique ne désigne pas faussement les choses, mais, au contraire, constitue la seule manière de les nommer correctement. C’est par le biais du concept de « yoshi » que l’idée fondamentale de l’identité de l’humain et du non-humain prend forme, créant l’espace nécessaire, le temps du voyage par la Transe, aux métamorphoses animales de l’humain et à l’attribution de caractéristiques mentales et humaines à tous les aspects de la nature.
Ce que Graham Townsley a étudié chez les Yaminahua d’Amazonie, se déploie chez les autres communautés chamaniques. Les chamanes n’ont pas créé un langage pour expliquer ce que sont les esprits, ils n’ont pas la notion de notre idée occidentale de « l’esprit ». Pour eux, tout ce qui est mental est la propriété d’entités.